Littérature - Roman - 11 x 19 - 152p

Il n’y a pas d’os dans la langue

Nourredine Saadi

Mai 2008

« Dans une petite ville du Nord, un homme sans âge, les yeux délavés par les soleils et les pluies, éternellement installé dans un vieux fauteuil de rotin, regarde par la balustrade le Canal au loin. Il semble absent, perdu dans ses souvenirs comme dans un balcon d’éternité et parfois il murmure, on dirait qu’il se raconte à lui même des histoires, des morceaux de mémoire qui le rattachent là-bas, des visages, des fantômes qui lui reviennent et, lorsque le
souvenir s’embourbe ou s’évanouit, il invente des scènes, imagine le bleu lointain des cieux de son enfance, cherche à retrouver des rêves anciens, enfouis, et se demande pourquoi il est parti, toujours constamment parti, quittant les siens, sa maison, sa langue, son pays de naissance. Il sait que voilà longtemps que personne ne s’aperçoit plus, là-bas, de son absence.
Il ne vit plus que dans ses histoires – deux vies, l’une dessous l’autre, l’une ici, l’autre là-bas, partagé entre deux pays, comme on habiterait deux terres, deux pays en un. Il déroule ainsi chaque jour ces récits difficiles à faire tenir ensemble dans sa tête et dont il tente de se défaire, de se libérer, comme on abandonne, on débarrasse, de vieux objets oubliés dans un grenier.
De tout temps, cela a toujours été ainsi pour mille et mille raisons, des hommes de chez lui s’en vont au loin, quittent leur pays, pour se souvenir, pour oublier, ou pour l’inventer. Si l’on veut connaître ces hommes, il faut chercher là où leur vie est secrètement tournée, obscure. Il faut écouter, ou lire, leurs petites histoires … »